Famille du groupe à la cellule
Les extra-groupes :
La famille s’insère dans la société totale par une série d’appartenances plus ou moins emboitées : une nation, un voisinage, une classe sociale, un métier, un ralliement philosophique ou religieux, un cercle de loisir ou d’amis…Ne seront considérés ici que les groupes structurés susceptibles d’interférer avec le groupe familial : l’école, qui est institution, mais aussi groupe de la classe — le groupe professionnel, à la limite de la société totale.
La famille et l’école
Il existe encore quelques cultures où la famille est l’unique école des savoir-faire. L’Europe occidentale procède d’une culture méditerranéenne où la famille — quelques familles — achetait un maitre pour faire l’école, jusqu’au moment où les religieux ont saisi l’école. C’est assez dire la puissance encore actuelle des images parentales à l’école, comme celles des représentations développées au sein de la famille depuis les débuts de la vie ; alors même que le groupe-école actuel est nettement, et précocement, différencié du groupe familiale. Le choc des deux groupes est éprouvé par les enfants, par les parents, par les maîtres.
Mélanie Klein (1976) a inventorié les fantasmes scolaires des enfants. Beaucoup sont prégénitaux et dépendent des fantaisies sexuelles des premiers âges : l’école comme mère au ventre plein d’enfants plus ou moins rivaux, l’école comme apprentissage du coït avec une symbolique féminine de l’estrade, du pupitre, de l’ardoise, de tout ce qui reçoit, et une symbolique masculine de la craie, du porte-plume, de tout ce qui féconde. Des fantasmes œdipiens aussi prennent appui sur les maîtres et maîtresse, et font régner l’angoisse de castration. L’école n’est pas seulement un lieu austère. Talcott Parsons avait analysé l’école comme un lieu d’apprentissage du monde extérieur où il faut être apte et efficace, au milieu des pairs non frères ; en somme comme un lieu de retrait affectif. Mélanie Klein a montré comment l’enfant le réinvestissait, souvent négativement, mais nécessairement puisqu’il faut y sublimer l’énergie libidinale. Pour l’enfant, de la famille à l’école il y a à la fois continuité, rupture, et angoisse.
La rupture est éprouvée aussi par les parents. Pour se situer au plan de la communication d’une certaine culture familiale, le maître contemporain ne porte pas souvent la même représentation sociale que la famille. La multiplication des références philosophiques, politiques ou religieuse place près de l’enfant, dans une position de prestige, un substitut des images parentales dont les parents ne savent à peu près rien, ou même dont ils connaissent la distorsion par rapport à leurs propres valeurs et normes. Il peut en découler une gêne importante dans l’harmonie familiale, ou dans l’élaboration commune des préoccupations psychiques de la famille.
Comme il faut se concilier l’inévitable substitut, les associations de parents d’élèves mènent depuis une centaine d’années un combat ambigu. Dès 1900 : « Nous surveillons, c’est entendu, mais amicalement, en honnêtes gens, en pères de famille, uniquement soucieux dans l’intérêt des enfants »
On surveille l’idéologie, diversement suspecte selon les idéologies des familles, mais on la surveille d’un biais précis : l’accord ou le désaccord avec les familles. Les deux grandes associations qui se partagent à l’heure les parents d’élèves présentent, à qui ne lirait pas quelque peu entre les lignes, un éventail de propositions de principe extraordinairement parallèles.
FEDERATION DES PARENTS D’ELEVES DE L’ENSEIGNEMENT PUBLIQUE ex-FEDERATION LAGARDE
Revue : la voix des parents
Programme en six points
PRIMAUTE DE LA FAMILLE
« Les parents groupés au sein de la P.E.E.P affirment qu’ils entendent assumer pleinement toutes les responsabilités, l’éducation de leurs enfants étant la première de celle-ci et incombant d’abord à la famille »…
ATTACHEMENT A L’ECOLE PUBLIQUE
LES FINALITES DE L’ECOLE
« …respecter la personnalité de l’enfant et les valeurs acquises au sein de la famille… »
« …développer les qualités propres de tous les jeunes de notre pays en corrigeant l’inégalité des chances… »
« …développer des aptitudes qui permettent aux jeunes qu’elle forme de mieux se situer dans un monde en évolution… »
UNE LAICITE OUVERTE
« …allant très au-delà de la tolérance » (dans une neutralité bienveillante et attentive) : « L’école doit être le lieu où s’apprend le respect des convictions d’autrui », et en aucun cas être le lieu…d’un quelconque endoctrinement politique.
LA PARTICIPATION
Des parents, des administrateurs, des éducateurs, qui… « Contribuent à former une équipe éducative… », Et une « véritable communauté scolaire ».
INDEPENDANCE, UNITE ET DIVERSITE
« …totale indépendance à l’égard de tous organismes, syndicaux ou confessionnels », pour faire « des hommes libres et des citoyens responsables ».
FEDERATION DES CONSEILS DE PARENTS D’ELEVES DES ECOLES PUBLIQUES ex-FEDERATION CORNEC
Revue : la Famille et l’école
A défaut d’une « déclaration commune de principe » aussi nette, deux textes :
« Une résolution générale » de la Fédération départementale des Alpes-Maritimes, Congrès de Menton (mai 1972) définissant quatre principes généraux :
LAICITE
GRATUITE
EGALISATION DES CHANCES
DEMOCRATISATION
Un texte du congrès de Limoges (juin 1978), dans lequel la Fédération se définit de façon combative, comme :
UNE ORGANISATION DE MASSE DES PARENTS D’ELEVES
« Nous aurons à prendre en charge les problèmes de l’enfant dans l’école et de l’enfant dans sa famille, montrant les relations qui se nouent entre elles, leur complémentarité et… leurs influences conjuguées…L’enfant reste bien au centre de nos préoccupations, c’est bien son intérêt et son avenir qui doivent guider nos prises de position, c’est bien par référence à lui que nous condamnons les politiques et les décisions qui nous paraissent critiquables et que nous formulons nos propositions constructives… la recherche du plus complet épanouissement du jeune laissé libre de ses propres choix, le souci de la meilleure préparation possible à sa vie d’adulte… »
Donc : importance de la famille, finalité de l’éducation.
UNE ORGANISATION QUI REVENDIQUE ET AGIT
« …Lutter contre une politique d’éducation et des réformes condamnables parce que tournant le dos aux intérêts de l’enfant et du service public, parce que dénaturant la mission de l’école laïque ou la défigurant… »
Donc : laïcité.
UNE ORGANISATION MILITANTE ET ENGAGEE
Ici, clairement sur la base d’une unité politique de « gauche », plus apparente que la diversité du premier mouvement, bien que référence formelle soit faite « à toutes les opinions et à toutes les philosophies, sans en privilégier aucune ».
Donc : unité, la diversité étant moins nette.
C’est aussi la position de la « Déclaration des Droits de l’Enfant », à cet égard plus
Conservatrice que certaines législations nationales.
[ Par la présente Déclaration des Droits de l’Enfant, dite déclaration de Genève, les hommes et les femmes de toutes les nations reconnaissent que l’Humanité doit donner à l’enfant ce qu’elle a de meilleur et affirment leurs devoirs :
L’Enfant doit être protégé en dehors de toute considération de race, de nationalité et de croyance.
L’Enfant doit être aidé en respectant l’intégralité de la famille.
L’Enfant doit être mis en mesure de se développer d’une façon normale, matériellement, moralement et spirituellement.
L’Enfant qui a faim doit être nourri ; l’enfant malade doit être soigné ; l’enfant déficient doit être aidé, l’enfant inadapté doit être rééduqué ; l’orphelin et l’abandonné doivent être recueillis.
L’Enfant doit être le premier à recevoir des secours en temps de détresse.
L’Enfant doit bénéficier pleinement des mesures de prévoyance et de sécurité sociale ; l’enfant doit être mis en mesure, le moment venu, de gagner sa vie et doit être protégé contre toute exploitation.
L’Enfant doit être élevé dans le sentiment que ses meilleures qualités doivent être mises au service de ses frères.]
Texte de la déclaration des droits de l’enfant souligné par l’autre de ce livre Y.Castellan
Dans cette ligne, on surveille aussi l’orientation des enfants, qui pourrait aboutir à leur utilisation :
Dans le cadre d’un dialogue parents et maîtres, le journal mensuel La famille et l’école (déc. 1976, n° 176) rapporte les propositions provisoires d’orientation de la circulaire du 27 juillet 1973 : « Quand les aptitudes et le niveau de connaissances des élèves permettent de respecter les vœux initiaux des familles, même avec quelques réserves, il convient de satisfaire cette demande. Dans le cas contraire… l’entretien avec les familles ne doit pas avoir pour seul objectif de convaincre les parents afin de les conduire à adopter le point de vue du conseil de classe, il doit permettre de mieux comprendre les positions de chacun et de mieux considérer ensemble l’intérêt de l’élève. » La majorité des familles en effet, investissant fortement dans l’enfant sa création, désire la porter au niveau le plus élevé de la réalisation — et elle rencontre l’énorme structure scolaire, fortement étatisée, groupe large qui suggère un imaginaire de perte d’identité et de rapt d’enfant. D’où le combat pour que celui qui porte l’avenir du groupe familial jouisse intégralement de toute la richesse de ses possibilités réelles et virtuelles.
« L’orientation, pour nous parents, c’est la route des espoirs projetés, des changements attendus et des bonheurs escomptés. Les choses ainsi rendues claires et la route toute tracée nous entrainent à conclure que l’orientation est un combat, nôtre combat, et qu’il nous faut, pour nos enfants et avec eux, la gagner. »
Dans une référence émue à Jean-Jacques Rousseau, une émouvante tentative d’assimiler l’enseignant aux parents, en occultant l’inquiétant hiatus :
« L’adulte-parent, maître ou spécialiste, ne possède pas, c’est évident, de boussole qui donne à tout moment et à tout coup, pour chacun, le repère idéal et intangible à partir duquel il serait aisé de trouver son chemin dans la vie. Par contre, il peut aider lui aussi son Émile à jalonner le terrain, à prendre avec lui les bonnes mesures pour tracer, à des moments difficiles ou privilégiés, les voies possible qui, de l’adolescence, le conduiront à sa vie d’homme. »
Cela, dans la ligne exacte de la préoccupation commune aux deux associations : l’intérêt de l’enfant en soi et pour soi. L’école aurait, si l’on en croit Talcott Parsons, une mission d’initiation à l’univers « non-nous ». Elle serait l’antichambre de la société large. On voit comment la famille cherche à la pénétrer pour y affirmer sa dimension propre, la croissance du jeune — retardant l’échéance de l’intentionnalité extérieur, ou la minorant. C’est là un idéal de « classe moyenne-élevée », comme l’ont établi depuis longtemps de multiples travaux ; c’est la représentation sociale de l’Homme de la Renaissance. Le préceptorat de ces temps historiques s’en accommodait fort bien. L’intuition d’État qu’est l’école contemporaine a et aura certainement beaucoup plus de difficulté à y répondre de façon satisfaisante.
La société est devenue d’une telle complexité structurale et la technologie si savante que l’école élémentaire n’est plus considérée comme l’antichambre du monde. La maitrise des techniques, l’insertion sociale sont repoussées bien après l’adolescence, à un niveau élevé, que d’aucuns atteindront difficilement. L’école de ce fait paraît déréelle et le maître perd une partie de son rôle d’initiateur. La réalité arrive aux enfants par l’image (dont il leur est difficile d’apprécier le biais de représentation), de façon immédiatement sensorielle, affective, collée à l’instant, et elle arrive non as en classe mais dans la famille réunie, par la voie des médias et surtout de la télévision. La réaction ne peut être que mentale et verbale, et non pas active sur l’objet réel : l’image est seulement objet d’opinion, et cette opinion est tout naturellement élaborée en famille selon les lois classiques des petits groupes (D.Katz et P.Lazarsfeld, 1955). Il existe en somme une école parallèle, école familiale, avec une audience importante (Enquête I.F.O.P, de l’union des œuvres catholiques, 1972). Comme l’établit M.J.Chombard de Lauwe (1979), ce sont ces conversations, et non pas l’école, qui donnent à l’enfant la clé de la compréhension du message du monde. Si les jeunes arrivent ainsi à savoir beaucoup de choses et à un âge beaucoup plus précoce, c’est par voie indirecte. C’est la famille qui situe l’image dans son expérience et renforce sa culture spécifique. A condition toutefois de rester crédible, car les informations fusent de tous les côtés : « Quand on avait dix ans, ce qu’on nous disait on y croyait. Et on n’avait pas les moyens de vérification. Si on dit à nôtre fils quelque chose qui n’est pas exact, par la télévision, le contexte extérieur, il peut le vérifier » (Louis Roussel, 1976, Investigation clinique d’Odile Bourguinion). Ce que la famille perd en autorité, elle le gagne comme instance de formation d’opinion. La télévision est devenue une activité familiale intégrée dans les rythmes quotidiens.
Dépossédé pour la plus grande part de sa fonction de médiation rationnelle avec le monde, quelque peu suspect aux familles, le maître (ou le professeur) n’en disparaît pas pour autant. Les médias pour enfant (M.J.Chombard de Lawe, 1979) lui donnent un rôle :
Du coté des garçons, dans 20 % des histoires.
Du coté des filles, dans 30 % des histoires, dessinées ou télévisées.
Il est l’adulte secourable, qui inspire les solutions difficiles. Mais il faut souligner que, pour ces mêmes histoires, l’évolution va vers une dévalorisation de l’intelligence au bénéfice de la force et de l’astuce. Pour la période postérieure à la Seconde Guerre Mondiale, le savoir n’est plus, comme avant 1914, d’origine presque exclusivement scolaire : il est moins livresque et de plus en plus pratique.
Sur un tout autre plan, le maître dans sa classe reste le protagoniste d’un théâtre où se jouent et se rejouent les jeux familiaux projectifs et identificatoires. A ce titre, le groupe-classe opère une mise au jour, et à jour, des forces à l’œuvre dans la dynamique familiale.
Ces forces ressurgissent parfois d’un passé lointain.
« Il faut bien se garder d’une vision idyllique des rapports entre enseignants et parents…Ce n’est pas facile. Il faut en particulier vaincre la peur réciproque qui souvent étreint parents et enseignants. Le jeune professeur ou le jeune instituteur entré depuis peu dans le métier, conscient de l’insuffisance de sa formation professionnelle, éprouve une peur panique à l’approche du parent d’élèves. D’autant plus parfois que le parent d’élèves, à l’inverse de ce qui se passait autrefois, est plus âgé que l’enseignant en présence duquel il se trouve, tant le recrutement des enseignants depuis vingt ans a provoqué un extraordinaire rajeunissement du personnel. » (Le psychologue n’est pas sur qu’il s’agisse d’insuffisance de formation professionnelle, mais d’inversion des images parentales, le parent d’élèves devenant, du fait du rajeunissement des cadres enseignants, une image parentale pour l’enseignant aussi !… « De leur coté, les parents qui demandent à s’entretenir avec l’enseignant n’ont pas toujours dépouillé la peur traditionnelle » issue de leur traumatisme scolaire ancien.
L’enfant d’un tel jeu rejoué peut venir le salut. Le maître peut aider un enfant, dont l’image parentale, réelle ou vécue, est défaillante ou nocive, à nouer ou dénouer un complexe d’Œdipe par un transfert sur sa personne. Il peut rendre confiance à un enfant familialement dévalué, ou redonner quelque sens de la relativité à un jeune héros familial abusif. Même si le jeu sans corrections, si l’enfant répète directement avec le maître les attitudes familiales, l’éventuelle anomalie d’un tel comportement se signale à l’enseignant et lui permet de donner l’alarme.
Les relations, actuellement assez difficiles, entre groupe familial et groupe-classe se transforment quand les enfants entrent dans l’adolescence. Pour le préadolescent, après une courte reviviscence de l’Œdipe qui touche la famille comme l’école, s’efface l’emprise directe du groupe familial et celle des maîtres, leurs antinomies et leurs correspondances affectives. L’impulsion libidinale le porte vers l’autonomie, l’affirmation de soi à l’extérieur, l’activité immédiate ou le projet d’activité tout juste médiatisé par l’école, qui dans le cas de la fréquentation la plus longue devient essentiellement instrumentale ; elle devient simultanément un lieu d’échanges intensifs avec les pairs : « Le groupe des pairs prend une importance nouvelle, non seulement en raison de l’évolution, mais aussi (actuellement) en raison d’un changement démographique. La fratrie se réduit en effet à quelque deux unités et les rapports entre enfants se modifient… Pendant la préadolescence surtout, les groupes spontanés ont un rôle majeur dans la vie des enfants, et ils sont cimentés par des modèles et des pratiques qui ne relèvent plus de la seule sphère familiale ou scolaire : ils sont largement inspirés par les médias.
L’école parallèle passe du groupe familial à ce groupe des pairs, une page de vie se tourne.
La famille et le groupe professionnel
Le père pendant des siècles, les parents depuis quelques années, les enfants parfois avant leur départ du foyer appartiennent, en même temps qu’au groupe familial, à groupe professionnel — groupe large à l’échelle du corps du métier, mais groupe étroit et durable à l’échelle de la vie quotidienne, avec un chef, un entourage plus ou moins hiérarchisé, une tâche précise et des interactions. Comment le groupe familial réagit-t-il à l’existence de ce groupe latéral ?
Diversement.
On peut puiser des éléments de réponse dans une enquête. Deux traits caractérisent la communauté du groupe familial : elle est du domaine affectif et du domaine imaginaire. Dans le groupe professionnel, le terrain commun est beaucoup plus vaste. Dans cette seule enquête (il y’en a eu bien sur), on a pu comparer cliniquement :
Dans un premier village :
5 agriculteurs traditionnels,
4 ménagères-fermières,
6 ménagères non fermières,
4 ouvriers.
Dans un second village :
10 agriculteurs coopérateurs.
Des caractéristiques communes aux individus impliqués dans une même activité sont apparues :
— Chez les agriculteurs traditionnels (travaillant seuls, sans matériel moderne) : pauvreté de la pensée synthétique et de la vie imaginaire, difficultés à concevoir le rôle social, peu d’intérêt pour une tâche non concrète. Affectivité généralement pauvre.
— Chez les ménagères-fermières : pensée très concrète et très banale. Affectivité pauvre très contrôlées. Peu de vie imaginaire féconde. Attitude de défiance, de retrait ou de désintérêt vis-à-vis des Autres.
—Chez les ménagères non fermières (habitant au village) : implication plus facile dans une tâche inhabituelle. Grand sens des réalités, quelque activité imaginative, une certaine vie intérieure, et une vision critique du monde et de l’Autre.
— Chez les travailleurs du tiers-secteur (commerce, administration, etc .) : plus de tonus et de curiosité que le reste de l’échantillon, une formule d’affectivité manifeste plus copieuse, assortie d’une angoisse, variable selon les sujets. La préoccupation avec l’Autre existe.
Rapprochement amical et attrait sexuel en prélude,
Satisfaction narcissique et remaniement des personnalités en présence dans la dyade, au
au temps de la lune de miel, précédent immédiatement des créations multiformes, de plus en plus exigeantes, absorbantes et investies,
Évolution lente, parallèle, des gratifications narcissiques mutuelles.
A ce moment de l’évolution, le groupe familial a gagné en complexité. A l’extérieur, les relations avec l’enfant, ou avec les enfants jeunes, s’établissent et se diversifient dans la richesse des liens conscients, des communications, des gratifications et des frustrations. En peu d’années arrive l’épreuve de l’implication familiale dans la valeur de la progéniture, à l’école. On a vu les combats, les espoirs et les inquiétudes, la vigilance et finalement et finalement la victoire du groupe familial pour que la nécessaire relève des images parentales ne soit pas dépossession psychique.
Les parents du couple vivent encore, toujours en courbe moyenne. Ils sont encore actifs, utiles, et d’une certaine manière le sous-groupe des grands-parents est réintégré par le jeune couple, après une période d’isolement amoureux, de réserve et d’autonomisation ; « On doit couper le cordon ombilical, mais non couper les ponts ». Ayant établi ses normes et ses activités psychologiques, rassuré pour l’essentiel, le jeune couple retrouve près de ses parents, avec un peu d’aide, la trace de liens anciens : « Autant on est accrocheur sur la vie, sur la manière dont on doit défendre notre vie, autant sur les liens familiaux, on ne veut pas se heurter…il faut que ça aille »… « parce que qu’on ne tient absolument pas à être en conflit, surtout pas ! »… « Mon père n’a absolument pas les mêmes idées que moi, mais il a le cœur extrêmement bon, et quand on ne réagit pas avec son cœur, on n’arrive pas à grand-chose ».
Pendant ce temps, sous l’œil des jeunes parents se développe la fratrie qui reste limitée, toujours en famille moyenne, avec un intervalle inter- génésique de 2 à 4 ans qui détermine en grande partie le jeu mutuel des identifications horizontales, de l’hostilité et de la relative indifférence. Le jeu majeur des relations fraternelles se déroule autour des parents : « C’est la différence d’époques, d’âge, de niveau social qui est responsable de nos conflits…Ma sœur a 14 ans de plus que moi, ma mère s’entend mieux avec ma sœur qu’avec moi ; elle est plus âgée, elle est plus vers elle, je suis plus jeune, alors c’est as pareil, je crois. »
Pendant ce même temps s’installe l’ascension professionnelle. Si l’effort n’est pas totalement aliénant, le groupe de travail développe des qualités spécifiques chez le ou les conjoints, satisfait d’une autre façon, séparément, leur narcissisme et leurs besoins, les aident à se définir d’une manière plus objective, moins fragile, moins univoque que dans le regard des partenaires de vie (Erik Erikson,1959). On a vu la recherche de cette identité nouvelle inspirer le combat d’une épouse longtemps absorbée à l’intérieur du groupe familial.
Il vient un moment où, sauf accident qui par définition modifie peu la courbe totale, le groupe familial réalise une sorte de dilatation majeur autour du couple originel. Au moment où sont organisés atour de lui :
— le sous-groupe des grands-parents,
— Les enfants, impliqués dans leu fratrie
— Le groupe-clase, qui prend en charge les enfants,
— Le groupe professionnel, impliquant un ou plusieurs membres du groupe familial
— Bien d’autre encore, moins importants, moins structurés, moins généraux,
Le tout en une configuration d’échanges, conscients et inconscients, installée dans ses grandes lignes bien que secondairement modifiable au fil des jours. Les sous-groupes sont actifs, complets, et pourtant intégrés. Les extra-groupes semblent donner autant qu’ils prennent à la dynamique familiale, et peut-être plus. La situation n’est pas fatalement harmonieuse, elle n’est pas exempte de tensions, elle n’est pas immobile, tant s’en faut, mais elle est maximale au sens d’un maximum de force en composition, qui se nouent en un groupe familial.
Pourquoi ce nœud ? Peut-être en raison de la dynamique bien connue en psychologie sociale du « but-supra-ordonné ». Chacun de ces sous-groupes, plus encore les extra-groupes, ont leurs intentionnalités, et dans ces conditions développent, ou développeraient, il faut le dire, une relative hostilité mutuelle. Il arrive qu’elle éclate : les anciens critiquent les jeunes, les frères et sœurs leurs géniteurs, les enseignants et les parents et inversement. Parfois un sous-système de grands-parents se dressent contre l’autre : « J’ai failli les foutre à la porte quand ils sont venus à la maison, parce que le beau-père de ma fille a dit : Bon ! on va la marier. Quand ? Moi le 24 je ne peux pas, il y a le conseil de d’administration, le 23 ce n’est pas possible, j’ai une réunion d’anciens polytechniciens… Le conseil d’administration, c’est plus important que le mariage de vôtre fils ? J e vous assure qu’il a fallu que je me cramponne… ». Mais un investissement commun les désarment, parfois malgré eux, souvent inconsciemment : le rebond de la vie, cet épisode nouveau ouvert dans leur histoire. Selon Wilhelm Doise, héritier des travaux de M.Shérif (1976) :
« Lorsque deux (ou plusieurs) groupes ont à réaliser des buts (non obligatoirement convergents)… une perception défavorable se développe entre les groupes et les membres d’un groupe n’envisagent et ne réalisent que des contacts hostiles avec ceux de l’autre groupe. Ils augmentent la solidarité à l’intérieur de leur groupe, tout en adaptant, au besoin, leur structure sociale à la situation de conflit (comment ne pas penser à certains syndicats d’enseignants ?). Seule la réalisation d’un but de buts supra-ordonnés, nécessitant l’effort commun de tous les membres des deux groupes, réduit l’hostilité ; elle rend la perception de l’autre groupe plus favorable et permet l’établissement de rapports de camaraderie entre les membres des deux groupes ».
Le temps, encore et toujours, est à l’œuvre pour modifier ce champ dynamique, avec l’assomption lente des forces de dispersion et de mort. La dispersion la plus importante est l’autonomisation puis le départ des enfants. Tout se passe comme si (Andras Angyal, 1941, et bien d’autres auteurs depuis) l’énergie libidinale individuelle présentait deux courants qui jouent dialectiquement ou simultanément : un courant d’homonomie, qui pousse l’individu vers le semblable — un courant d’hétéronomie, qui le pousse vers un univers différent, vers une inclusion dans une loi supra-individuelle. Dans la petite enfance le lieu de développent serait homonomie familiale, mais le terrain du développement serait celui des qualités personnelles et de la différenciation. Sitôt les caractéristiques personnelles affirmées, l’adolescent cherche l’autonomie par rapport à la famille, donc la rupture de l’ancienne homonomie — mais l’homonomie des pairs, des différents groupes, et enfin du partenaire de vie. On a vu l’adolescent prendre ses distances à la fois avec la famille et avec l’école. Ace moment, à la faveur de la distension des liens multiples tissés au sein du groupe familial, la dyade du couple se voit dans l’obligation d’un remaniement fondamental dans la distribution de son énergie libidinale propre.
Les choses ne se font pas en un jour. L’enfant s’autonomise d’abord dans des activités, dans ses besoins, dans ses désirs sans échapper vraiment, encore, aux élaborations mentales du groupe familial : mais il les discute. Le combat du couple contre le groupe-scolaire s’éteint progressivement : ce sont de plus en plus les moyens et les vœux de l’enfant qui règlent le débat, non sans que les parents reçoivent quelquefois quelque blessure narcissique nouvelle pour avoir placé dans leur progéniture tout le poids de leurs réalisations impossibles. Les frères et les sœurs se dispersent aussi, la dimension horizontale étant singulièrement fragile : « Si mon frère avait des comportements déplaisants, je ne le fréquenterais peut-être pas, alors que maman le ferait quand même, parce que c’est la famille. »
Le couple originel est donc amputé de sa création, d’une création qui ne pourra jamais être reprise. Il se trouve seul à deux. S’il n’a pas en lui des forces de renouvellement de la base narcissique première, ou des forces de création authentique communes en d’autres domaines, il s’agit d’une amputation considérable. C’est un des moments cruciaux d’éclatement du couple « Et puis un beau jour votre mari, comme le mien, à 55 ans, il vous dit de déménager, il vous envoie auprès de vos enfants, et puis il se met avec une maîtresse qui a un an de moins que vos filles et il élève quatre enfants qui ne sont pas à lui. Vous parlez d’un démon d midi ! ».
Assez vite après, il est vrai, les enfants à leur tour forment un couple, dont on a vu dans la hase ascensionnelle le retour vers les parents. Ce retour est souvent une offrande des nouveaux nés, par connaissance implicite de ce « but supra-ordonné » qui va souder autour des jeunes un nouveau groupe familial. Avant : « on a peu de points communs avec nos parents puisqu’on n’a pas d’enfants… » puis : L’arrivée des petits enfants modifie la relation entre parents et enfants dans la mesure où il n’y a plus de problèmes, c’est presque la donnée majeure pour un couple, ça gomme énormément les différences, c’est l’enfant qui devient plus important… » — « Le petit-fils est là qui apporte de baume au cœur de tout le monde… Pour ma belle-mère c’est une transformation quasi-totale, un épanouissement, le but de sa vie. Le rêve de sa vie est arrivé, on ne peut dire qu’elle a rajeuni, peut-être… ». Cette phase inaugure souvent pour le couple le plus ancien une grande dépendance affective vis-à-vis des gratifications que pourra lui accorder le couple jeune : « On ne sait pas si on a une grande importance dans la vie maintenant, je ne pense pas… Quand on a des foyers normaux, je pense que le couple se suffit à lui-même, ils n’ont pas besoin de conseils, vraiment — si, peut-être parce que qu’ils sont jeunes, il y a peut-être des choses qu’on pourrait leur dire… » Que de précautions ! A partir de ce moment, faut-il se demander où est le centre de gravité du groupe familial ?
A peu près en même temps, selon les tables de survie, le sous-groupe des grands-parents se réduit aux survivants. Bien qu’ils obligent à regarder en pleine lumière l’acceptation de la mort qui se rapproche, ces grands-parents esseulés sont souvent plus investis positivement par leurs enfants déjà âgés qu’on ne pourrait s’y attendre, et les échanges sont loin d’être nuls en quantité et en densité affective. Certes les grands vieillards en ont besoin, mais le couple originel en question y trouve aussi son compte : « Les parents âgés exorcisent pour leurs enfants adultes la menace de la mort, comme ils dissipaient autrefois les fantasmes de leurs terreurs enfantines. Bien plus, avec ses membres dispersés sur toute la pyramide des âges, la famille donne à chacun son propre horizon temporel : non point le calendrier abstrait du décompte des années, mais un cadre où les principaux repères sont des visages aimés… ».
« La famille large est l’instance qui rend le lus sensible à la temporalité : fils et filles mariés y retrouvent les images de leur jeunesse, vivantes encore dans le souvenir de leurs parents et de leurs grands-parents. Bien plus, cette enfance, un instant, leur est pour ainsi dire rendue, car les parents n’ont jamais complètement cessé de voir leurs enfants et de les traiter comme ils le faisaient autrefois. Cette attitude peut agacer : en même temps elle comble un désir, jamais totalement épuisé même chez l’adulte, de revenir à l’âge d’or de ses premières années ». L’Age d’Or, fantasme universel, émerveillement des origines de la vie, passé plus ou moins imaginaire, toujours reconstruit.
Latéralement à ces évolutions verticales et emboitées, celle du groupe de travail Tant qu’il existe encore pour ce couple originel, il soutient le narcissisme blessé par l’autonomisation des enfants « (Nous sommes encore utiles quelque part) », il laisse une illusion, ou une possibilité réelle, de rebondissement de la créativité, il maintient un réseau relationnel propre qui relie le couple à la société extra-familiale : la dépendance affective, mieux répartie, est moins totale. Mais le chômage, l’affaiblissement, la retraite, la mort du conjoint signent l’effondrement de ces liens. Le couple originel est devenu le ou les grands-parents isolés, en attendant d’être effacés.
Une — petite — constellation de couples issus du premier, guère plus de deux dans la condition actuelle de la démographie du monde industriel, a déjà repris, avec des variantes spécifiques, en son lieu et place, la course complexe du groupe familial.
Conclusion
Du groupe à la cellule : l’originalité du groupe familial
Produire et faire croitre,
Produire sans s’approprier,
Agir sans rien attendre,
Guider sans contraindre,
Telle est la vertu.
Lao Tseu (Tao To King)
Unité multiple, créativité, évolutivité distinguent de tout autre le groupe familial.
Unité multiple. Aucun groupe naturel, à plus forte raison aucun groupe de rencontre ou de laboratoire, n’est susceptible de conserver aussi longtemps des partenaires à la fois mêmes et différents dans des situations aussi variées, et ceci coïncide avec sa structure complexe. Plus que la hiérarchique dans le sens vertical, puisque la hiérarchie des images parentales se grave au sein de la personnalité des enfants, non sans relation à ce que les parents ont vécu avec leurs propres parents — bien moins que hiérarchique puisque la relation circulaire de la tête à la base est faite de liens d’identifications et de projections, d’amour et d’angoisses, d’exigences et de dons à forte dominante affective, beaucoup plus que de droits, de pouvoir et de devoirs définis. Autrement que démocratique, mais d’une certaine manière démocratique puisque, dans toute famille, tout le monde parle à travers le verbe, le silence, les activités, les attitudes et, à la limite, les somatisations. Le réseau des rôles se complète d’un réseau double de communication, dénotatif et connotatif, qui construit avec le temps, renforçant et corrigeant en son propre sein l’échange des significations, jusqu’ à démentir parfois un ordre d’affirmation par l’autre. Structure qui couronne de phénomènes de représentations mentales classiques en matière de groupes, mais représentations sociales démultipliées, à l’image des univers multiples que rencontre un tel groupe pendant son existence : représentation(s) de la société, représentation de la famille dans son éclairage culturel, thématique de la famille à peine consciente, fantasmatique familiale inconsciente des relations au vivant à laquelle s’ajoute, parfois, différents niveaux de modèle familiaux inconscients. La structure de se groupe ne pouvait atteindre à la pérennité qui est statistiquement la sienne sans ce couronnement mental à plusieurs strates, puissamment unificateur, qui est élaboration du monde intérieur et extérieur. On s’achemine par là vers la seconde caractéristique.
La créativité. Non seulement le groupe familial traite une masse d’informations — jusqu’à constituer une école parallèle —, mais il crée des instances psychiques, internes chez se membres, images dynamiques, besoins, motifs, fantasmes qui n’auraient pas existé en dehors de lui.
Bien sûr tout groupe produit des fantasmes, éphémères ou durables, mais alors cette reproduction est une réactivation : il n’a pas de phénomènes de groupe en dehors de l’apport actif, rencontre unique, par le remaniement spécifique des personnalités qu’elle implique, et dont vont dépendre une cascade de créations qui n’appartiennent qu’à lui. Objectives et subjectives, certaines sont à échéance courte : les enfants, qui se construisent de leurs parents — la cellule sociale. Les autres sont à échéance très progressive : l’intensité affective, la fantasmatique du rapport à la vie, le réseau d’identifications et des projections qui seront, par la suite, indéfiniment objets de transfert. La création familiale est explosive au début du couple, mais elle accompagne de bout en bout, avec une intensité inégale et souvent décroissante.
En dépit de ces remaniements personnels, quelles que soient parfois sa colère et sa souffrance, l’individu n’échappe pas au stigmate inconscient imprimé par son groupe originel : le cri de David Cooper (1972) en est une confirmation dans sa contestation-même.
Évolutivité, enfin et surtout : du couple originel au groupe familial maximal, qui explose en se renouvelant en nouveaux couples, un double travail dynamique est à l’œuvre, la dynamique propre des individus, la dynamique propre au groupe lui-même. La pérennité familiale est un paysage en renouvellement constant, non obligatoirement harmonique.
Renouvellement en son centre. On a vu le couple se consacrer par la satisfaction accordée des narcissismes secondaires, recouvrant des gratifications sexuelles, génitales et prégénitales. Ses créations absorbent très vite une quantité d’énergie libidinale, sources de satisfactions également, mais d’un autre narcissique, en relation avec l’ordre objectal. C’est une phase longue : l’enfance humaine est longue elle aussi. Le soleil du couple éclaire enfin progressivement le dernier coin de la pièce : celui du domaine anté-narcissique. Mais, tout comme les coins d’une pièce successivement léchées par le soleil, pour être replongée dans l’ombre, n’en existent pas moins, les deux partenaires de la dyade peuvent rester plus ou moins attachés, inégalement attachés à un coin devenu ombre. Ils peuvent vivre différemment l’épuisement du terrain de leur première entente, ou les blessures narcissiques des échecs, ou du détachement de leurs créations. L’évolution des gens n’est pas fatalement parallèle à l’évolution des groupes, bien qu’ils fournissent le terrain même des phénomènes de groupe. C’est là où il faut prendre la mesure de la pluralité des instances de la personnalité : ce sont les éléments présents en chacun qui jalonnent l’évolution du groupe familial, en même temps que d’autres éléments des mêmes personnes retiennent l’évolution, ou évoluent autrement. Ces phénomènes sont rendus beaucoup plus complexes et enchevêtrent au sein d’un groupe qui est à l’échelle d’une vie.
Renouvellement en amont, du coté des parents. Sources de la vie, réassurance au départ, appui, aide, indicateurs chronologiques, ils se transforment pour le groupe en témoins presqu’effacés d’un Age d’Or. Là encore l’évolution personnelle, la vigueur de chacun des grands-parents, son reste de créativité et, pour tout dire, son état de jeunesse relative interférent avec les rôles que le groupe leur dévolue, à travers une fantasmatique à la fois forte et subtile.
Renouvellement en aval enfin. Les enfants sont vécus et se vivent comme une création exigeante des parents au début de leur vie, entrent assez brusquement dans une crise d’autonomisation, puis opèrent un éventuel retour, tardif, manifestement très différents dans sa nature de l’attachement premier. Vraisemblablement il peut s’agir de l’attachement premier sous une forme nouvelle, avec des différences surtout apparentes. Sans doute cette grande boucle évolutive doit-être bouclée, elle aussi, pour chacun— tout comme le couple parcourt son trajet narcissique au rebours du premier trajet individuel. L’histoire ne se reproduit jamais, mais elle admet la notion de cycle. Quoi qu’il en soit, l’évolution personnelle ne suit pas toujours l’évolution du groupe, avec toutes les combinaisons possibles et à tous les degrés entre des parents égocentriques investissant très peu leur création, ou des parents qui n’arrivent pas à accepter la séparation— et des enfants rejetant, timorés, indifférents ou adhésifs, avec toutes les formes d’agressivité et de blessures mutuelles. Il n’existe pas de groupe où la composition des forces soit plus mouvante dans la complexité, ce qui rend bien illusoires, ou pathogènes, certains fantasmes d’immuabilité.
Ici, le model, social, du groupe cède la place au model, plus biologique, de la cellule. De par sa créativité et son évolutivité, incluses toutes deux dans sa finalité, la famille se rapproche beaucoup du second modèle, qui relève d’un fonctionnement groupal et le dépasse. Elle partage avec la cellule l’homéostase du groupe et plus, des fonctions et productions groupales et plus, et la capacité d’une génération autre. Les apports nouveaux et novateurs viennent de son propre sein : le noyai des enfants se détache et, porteur des dons mêmes du noyau originel, mais actualisés et regénérés, il va créer de nouveaux groupes qui signent l’extinction du premier. La famille est le véhicule à la fois de la pérennité et du renouveau des temps. Son fil directeur est son destin même : la continuité de la vie.
S’il faut conclure sur l’essence du groupe familial, une seule
expression : constante inconstance
C’est la définition du TAO, voie et parole universelles
L'Auture: Yonne Castellan