Chronologie d’un désastre
“De l’éducation d’un peuple dépend le destin d’un pays”
Benjamin Disarellioit-dit
Par Mériem Ben, la chroniqueuse femme de la presse algérienne
Toute réforme, quelle qu’elle soit, ne peut aboutir à des résultats probants, si ses principaux acteurs n’ont pas la compétence nécessaire et essentielle pour en assurer la réussite.
ALGERIE. JUILLET 1962. Le pays, pourtant exsangue, est en liesse, libéré du joug colonial, et malgré les plaies
encore ouvertes, suintantes, douloureuses, les Algériens savourent jusqu’à l’ivresse cette liberté chèrement
acquise et croient en des lendemains qui chantent. Ils veulent faire de leur pays une nation fière, forte, juste, à la
hauteur des sacrifices consentis. La tâche est immense, les défis presqu’insurmontables, mais quand on a vaincu la quatrième puissance mondiale, tous les rêves sont permis.
Septembre 1962. Huit millions d’habitants, quatre-vingt cinq pour cent d’analphabètes. Seuls les quinze pour cent restants sont en mesure de faire fonctionner les différentes instances de l’État dans ses multiples composantes, administration centrale et départementale, finances, justice, enseignement....,et d’œuvrer afin que l’Algérie soit une nation moderne, composée d’hommes et de femmes lettrés, instruits, éduqués, capables d’insuffler au pays une dynamique sociale et économique exemplaire.
Septembre 1962. C’est la rentrée des classes. Les enseignants peu nombreux ont la lourde tâche d’encadrer des enfants et des adolescents, intimidés par les lieux mystérieux que sont les écoles et les lycées mais assoiffés de savoir et de culture. Ces maîtres, maîtresses, professeurs, ne sont pas là uniquement pour distiller des connaissances mais également pour inculquer des valeurs et des principes. L’enseignement a pour vocation de former les adultes de demain, aptes à relever les défis et à porter haut le flambeau d’une Algérie digne et prospère.
Septembre 1963. Septembre 1964. Septembre 1965. Les rentrées scolaires se suivent, les difficultés apparaissent, de plus en plus ardues : le nombre des élèves est en constante augmentation ; les enseignants d’excellent niveau, tous corps confondus, formés dans les écoles normales de wilaya et dans les écoles normales supérieures, sont en nombre insuffisant pour assurer l’encadrement des “petites têtes brunes”. Le ministère de l’éducation nationale décide de faire appel aux enseignants étrangers, communément appelés “coopérants” afin de palier au déficit. Des cohortes d’étrangers, du Moyen-orient, d’Amérique latine, des pays de l’Est de l’Europe, sont envoyées dans les quatre coins du pays. Aucun concours n’est organisé pour tester leur niveau ; l’essentiel est de palier à l’urgence. Palier à l’urgence va devenir une constante dans la gestion de ce secteur névralgique. Et pourtant, malgré cette mosaïque d’enseignants, pas toujours compétents, les générations formées vont exceller et se caractériser par une volonté farouche et réelle de réussir, ainsi que par un esprit critique mais fécond. Le savoir n’étant pas suffisant pour ce faire, ces jeunes algériens bénéficient d’un tissu social cohérent,
soudé, respectueux du travail, du mérite et de la compétence. Les exemples d’algériens brillantissimes ne manquent pas : maître Amar Bentoumi avocat, professeur Messaoud , Djennas agrégé de médecine, professeur Mohand Issaad, agrégé en droit… La conjoncture internationale renvoyait à ces étudiants l’image de leaders instruits, intellectuels, combatifs, flambeaux des mouvements de libération ou syndicalistes :: Amilcar Cabral, ingénieur en agronomie, Ernesto Che Guevara médecin, Luis Vitale professeur d’université, Salvator Allende médecin, Habib Bourguiba avocat ……Les modèles étaient là, presque palpables, aimés, idéalisés à juste titre et tellement encourageants.
Septembre 1978. L’arabisation totale de l’enseignement primaire, puis du secondaire en 1988, est décidée: “pourquoi l’enseignement ne se ferait-il que dans la langue de l’ancien colonisateur, disent certains. Inversement, pourquoi perdre les avantages d’une double culture ? Rétorquent les autres. Les deux écoles s’affrontent : partisans du bilinguisme contre partisans du rejet absolu du français”. Le rapport de force, sans cesse renégocié entre les deux clans, est intimement lié au pouvoir politique. Le tunisien Albert Memmi écrit à ce propos dans “Portrait du colonisé” : “Là encore, pour le colonisé, il existe dorénavant d’autres urgences que les mathématiques et la philosophie et même que la technique. […] [Le colonisé] ira jusqu’à s'interdire les commodités supplémentaires de la langue colonisatrice ; il la remplacera aussi souvent et aussi vite qu’il
pourra. Entre le parler populaire et la langue savante, il préférera la savante, risquant dans son élan de rendre plus malaisée la communication recherchée. L'important est maintenant de reconstruire son peuple, quelle qu’en soit la nature authentique, de refaire son unité, de communiquer avec lui et de se sentir lui appartenant. […] Il s'interdira l’usage de la langue colonisatrice, même si toutes les serrures du pays fonctionnent sur cette clef ; il changera les panneaux et les bornes kilométriques, même s'il en est le premier embarrassé. Il préférera une longue période d’errements pédagogiques plutôt que de laisser en place les cadres scolaires du colonisateur […] Ainsi il ne devra plus rien au colonisateur, il aura définitivement brisé avec lui”.
Paradoxalement, l’enseignement universitaire est toujours prodigué en langue française. L’antinomie ne semble pas interpeller les décideurs, malgré les mises en garde de l’intelligentsia algérienne.
C’est aussi à ce moment crucial que tout va basculer ; les directions de l’éducation vont faire appel aux exclus du système scolaire pour assurer l’enseignement au primaire. L’instituteur, pierre angulaire de toute l’éducation nationale, va devenir son point faible et les conséquences de ce choix criminel vont pénaliser, non pas des générations entières mais toute l’Algérie. Le mal est fait, l’échec est patent, le désastre consommé. Toute réforme, quelle qu’elle soit, ne peut aboutir à des résultats probants, si ses principaux acteurs n’ont pas la compétence nécessaire et essentielle pour en assurer la réussite.
n l M.B
Algérie-confluences : quotidien national d’information
Le triomphe du trabendo et de l’analphabétisme
LA MORT DE BOUMÉDIÈNE, les caciques du FLN reprennent une capacité politique et le contrôle de la gestion. Pour renforcer leur position et attirer dans leur giron les arabo-bâathistes alléchés par la magistrature Suprême - tels Ahmed Taleb, Hachémite Hadjres, Larbi Si Lahcene -, ils mettent l'accent sur l'arabisation de l'environnement et I’Islam. Mise en branle à contre-sens de l'intérêt national, sans vision à long terme ni méthodes scientifiques d'application, l'arabisation forcenée, ainsi décidée à des fins strictement politiques, jette les fondements d'un islamisme débridé tout en déstructurant le système éducatif et en agissant à la négationdu patrimoine culturel, des traditions et du passé historique. En 1978, Mustapha Lacheraf, au cours d'un Conseil des ministres, tire la sonnette d'alarme : “Alors que les écoliers vivent dans des baraques dont les toits s'effondrent à chaque hiver, les eprésentants du pouvoir se dépensent avec zèle pour récolter d'énormes fonds publics destinés à la construction d'une mosquée où le marbre, le stuc et les tapis de prix constituent l'essentiel de la matière première. (...) Dans la même ville où se construit une mosquée somptueuse évaluée à plus de 300 millions de dinars, la simple surélévation d'une murette, afin de préserver l'intimité des filles d'un lycée, pose incompréhensiblement un problème insoluble malgré les appels incessants et angoissés de la directrice”.
Dans le silence honteux qui entoure les problèmes moraux et matériels des écoliers, personne ne semble se rendre compte du mal inoculé à l'institution éducative ou ne veut réagir face à la confusion semée au sein de l'école et l'abandon des enfants à leur sort. Les exemples concernant des jeunes garçons et des jeunes filles livrés à eux-mêmes et à toutes les manipulations sont nombreux et symboliquement révélateurs de la hâte d'éliminer le “français” et d'une certaine volonté d'empêcher toute séparation entre la langue arabe et le religieux, entre la religion et la culture.
Véhiculant la contestation contre les technocrates, la critique du “français” illustre, en fait, les carences et les frustrations dont souffrent les diplômés arabophones parce qu'ils ne peuvent accéder aux postes de décision. Incapables de produire un schéma ou une alternative en mesure de concurrencer les cadres francophones, ils lancent leurs chevaux sur les sentiers de la dénonciation et de la calomnie, inventent le “parti français” et accusent tout homme ou femme favorable au bilinguisme de “collaboration avec la France”. Porteurs d'un profond désarroi, ils appellent la religion à leur secours et transfèrent sur elle toutes leurs espérances. La réislamisation de la société à partir de l'Etat est alors perçue comme le moyen le plus sûr de provoquer des heurts violents à même de déboucher immanquablement sur l'écroulement du système. Une pareille stratégie est évidemment dictée par la seule ambition d'accéder au contrôle des institutions de l'Etat sans considération d'un quelque intérêt national et, plus grave, sans qu'il n'y ait jamais eu une réflexion autour d'un projet de société islamique, hormis celle portant sur l'emploi de la force comme outil d'accès au pouvoir.
Prolongement d'un FLN bureaucratique et improductif, usant et abusant de leur autorité, les nouveaux chefs de la classe dominante vont s'appliquer à casser l'administration
en lui faisant perdre ses traditions de service public et toute notion de devoir à l'égard du citoyen. Jouissant de protections dans les hautes sphères, non seulement ils décident,au gré de l'heure et de l'humeur, des avancements, des affectations et des licenciements, mais plus grave encore, s'adonnent au trafic et à la spéculation, soucieux beaucoup plus d'accroître leurs richesses que de servir la nation. Le marché parallèle, limité jusque-là aux barons du régime, est ainsi envahi par toute une horde d'affairistes sans morale, de courtiers, d'usuriers, d'intermédiaires et de contrebandiers qui, manipulant dans une corruption généralisée l'épargne privée et les devises étrangères, finissent par dévaluer le dinar à 15% de sa valeur, saborder l'économie nationale, discréditer l'Etat et exacerber les contradictions sociales.
A la fin de l'année 1985, les caisses de l'Etat sont vides, dilapidées par sérail et ses appuis obsédés par l'accumulation des biens. Dans le même temps, le prix du pétrole chute, amputant de 40% les rentrées en devises dont dépend l'Algérie. Il n'est plus question de révolution agraire ni d'industrie industrialisante. L'économie est réduite aux trafics des affairistes et des courtiers. Le système politique, cadenassé par les rentiers du FLN accrochés à leurs privilèges, bloque l'initiative et la créativité dans tous les secteurs.
Les tensions sont énormes, et les trois-quarts de la population, nés après l'indépendance, élevés à l'école du cynisme, de l'enrichissement par le vol et le viol de la loi,vivent dans l'incertitude du lendemain.
La rue n'est certainement pas la meilleure école. La plupart des jeunes y passent pourtant le plus clair de leur temps. Les gamins, dès la fin des cours, se mettent à jouer au foot, déferlant sur les trottoirs, driblant souvent jusqu’au milieu des voitures. Le moindre espace, la plus petite cour d'immeuble, offrent un propice terrain de jeux. Les adolescents apprennent, eux, à “tenir les murs”. On les surnomme les “hitistes” jusqu'au jour où ils versent dans le “trabendo”. Le “trabendo”, c'est celui qui traficote. Il commence le plus
souvent par acheter quelques paquets de cigarettes qu'il revend à l'unité. Les buralistes y trouvent leur compte et, à partir de 1986, il devient impossible pour les fumeurs de “blondes” de trouver le moindre paquet en dehors du circuit “trabendiste”. Les cours grimpent. Le paquet, qui coûte 12 à 15 DA, est revendu à deux, voire à trois fois son prix. Le bon“trabendiste” ne s'attarde pas dans la vente des cigarettes. Il passe très vite aux choses “sérieuses”, plus rémunératrices. Il a du flair, sait anticiper sur les pénuries et est perpétuellement à l'affût d'une bonne affaire à proposer.
Bien que le taux de scolarisation soit très élevé, bon nombre de jeunes quittent le système scolaire avant d'avoir atteint le secondaire. En 1986, ils sont plus de 350.000 à être éjectés, alors que la même année les centres de formation professionnelle, toutes spécialités confondues, n'offrent que 81.000 places. Les autres, ceux qui accèdent au secondaire, puis au supérieur, savent que les diplômes ne sont plus un viatique leur garantissant un avenir à la mesure de leurs ambitions. Pour bien mettre en évidence l'inutilité des études dans une société algérienne en dérive, la rumeur populaire raconte en se gaussant l'histoire de “ces trois universitaires pris en charge, matériellement et financièrement, par leur plus jeune frère qui a eu le réflexe de laisser tomber l'école pour se spécialiser dans le trabendisme”.
A.L.E sur documentation de M Harbi et A. Mahmoudi
Algérie confluences
Quotidien national d’information du 18/04/2013